Laurent Chambon, Amsterdam
Docteur en sciences politiques / moi@laurentchambon.com
Pour la revue « Mouvements » n°38



Le placard universaliste: quand la république se fait particulariste contre les gais


Il est difficile d’écrire sur un quelconque « lobby gai » dans la mesure où, à ma connaissance, il est d’une faiblesse navrante en France. Dans l’étude comparative que j’ai menée sur l’accès des minorités au pouvoir politique[1], je n’ai pas réussi à en trouver un lobby gai digne de ce nom en France, alors qu’aux Pays-Bas il s’affirmait avec fierté et revandiquait même de nombreuses lois avant-gardistes, comme l’ouverture du mariage universel aux couples du même sexe et l’interdiction des discriminations liées à l’orientation sexuelle (dans la Constitution !), la légalisation de l’homoparentalité ou de l’adoption par des couples de même sexe.
Cependant, cette recherche de l’éventuel lobby gai m’a fait découvrir un monde politique et médiatique français bien loin des canons républicains que j’étais alors fier de représenter dans un univers néerlandais ouvertement communautariste[2].
L’analyse de la situation politique des gais en France a commencé par un choc : ils n’étaient nulle part. Ou plutôt, ils n’étaient nulle part… ouvertement gais. Ils acceptaient les commentaires les plus homophobes, le vote d’une loi humiliante et le refus répété du respect de leurs droits sans broncher. En voilà une situation intriguante… Du placard universel à la sélection d’interlocuteurs sur mesure, de techniques d’exclusion en mobilisations infimes, le tableau d’un « lobby » (le Nouvel Observateur préférerait le terme de « complot ») qui n’arrive pas à en devenir un.



Le placard universel et l’universalisme particulariste

Le placard quasi-obligatoire des hommes et femmes politiques français est le signe que l’universalisme à la française a un problème. Il est la preuve que l’universalisme à la française n’est pas universel, mais particulariste.

Lors des discussions sur le pacs[3] ou, plus tard, la lutte contre l’homophobie, les seules « stars » politiques qui sont montées au créneau ont été des femmes hétérosexuelles, et quelques rares hommes, pour beaucoup d’entre eux des homos dans le placard. Les deux seuls politiciens d’envergure nationale à être sorti volontairement du placard ont été le député André Labarrère et le sénateur puis maire Bertrand Delanoë, et ils se sont bien gardés de s’illustrer dans une des discussions sus-citées.
Lorsque j’ai étudié les mécanismes du débat sur le pacs, beaucoup de mes interlocuteurs m’ont dit que jamais ils ne se risqueraient à défendre publiquement les droits des homos, soit parce qu’on risquerait de penser qu’ils sont gais (ce qui est le cas de certains d’entre eux, mais ils ont décidé de ne pas le faire savoir à leur électeurs), soit parce que tout le monde sait qu’ils sont gais et que cela pourrait être perçu comme du communautarisme. Cela revient à dire que mes interlocuteurs désiraient rester dans le placard par peur de ruiner leur carrière[4], ou bien avaient peur d’être pris pour des homos (ce qui donc ruinerait leur carrière), ou qu’un(e) homo défendant les droits des homos aurait délégitimé la lutte pour ces droits.
Aussi absurde que cela puisse paraître, on retrouve cette peur du « x de service » (remplacer « x » par pédé, arabe, femme, juif, noir, handicapé…) sur d’autres sujets similaires[5] : les beurs refusant de défendre le racisme, les femmes fatiguées de se battre pour les droits des femmes, etc. Cependant, nulle part ailleurs que parmi les politiciens homos cette peur est aussi présente et confirmée par leurs collègues : untelle a été évincée des discussions sur le pacs et l’homophobie car « d’apparence trop masculine » (personne n’a osé dire « lesbienne » mais tout le monde le pense), untel a été prié de différer sa sortie du placard pour ne pas nuire à tel projet de loi dont il est rapporteur...
C’est comme si on demandait aux femmes de ne pas suggérer leur féminité par peur qu’on se rende compte qu’elles ne sont pas des hommes ! Ne riez pas, c’est déjà arrivé.
Plus sérieusement, cette insistance au placard suggérée par des pairs, souvent même totalement intériorisée, montre que l’universalisme républicain est bien moins universaliste qu’on le pensait : être universel, c’est être non-femme, non-arabe, non-noir, non-homo, et bien sûr non-lesbien. Tiens, cela ne vous rappelle rien ? Vous enlevez, vous enlevez… et que trouvez vous ? Mais bien sûr… c’est l’Assemblée nationale ! Si peu de femmes, tellement peu de noirs et d’arabes (la plupart représentant les DOM et TOM où c’est moins exotique de ne pas être totalement blanc), un ou deux homos, voilà l’universalité française.
Il ne s’agit pas nécessairement de promouvoir des quotas ou une loi sur la parité[6], mais d’imaginer que sur les presque 600 députés français, quelques uns soient, par un hasard absolument universaliste et républicain, non-blancs, non-hommes, ou non-hétérosexuels.

Des interlocuteurs sur mesure

Mais ce n’est pas l’absence des homos visibles dans la vie politique française qui est la plus révélatrice des dysfonctionnements de l’universalisme républicain, mais bien le processus de prise en compte des courants de la société civile lors des discussions parlementaires.
En effet, alors que les associations homos avaient de nombreuses idées sur le sujet (pas forcément concordantes, mais c’est à la profusion des idées que l’on peut voir qu’il y avait eu pluralité des sources et des réflexions), deux principaux interlocuteurs ont été choisis avec soin par l’élite politique française : Frédéric Martel et Jan-Paul Pouliquen. Le premier s’était illustré par un livre dans lequel il accusait les élites homos de ne pas avoir anticipé correctement l’épidémie du VIH (avec raison, certes, mais qui peut se targuer, à l’époque, d’y avoir vu clair ?), ouvrage qui avait permis aux média nationaux de voir des complots homos partout, et qui, depuis, haranguait les foules du PS en leur répétant que les pédés étaient bien trop révolutionnaires pour accepter le mariage bourgeois. Le second s’était illustré par son travail d’archive et de lobbying[7], mais aussi par sa fâcheuse tendance à se considérer comme le porte-parole des associations, alors qu’il y était personna non grata pour avoir trop souvent tiré la couverture à lui.

Même si Aides, Act Up et les autres associations, réunies au sein d’un collectif, ont finalement été formellement entendues par la commission préparant le pacs, ce sont Martel et Pouliquen qui ont été mis en avant comme interlocuteurs sur mesure pour pousser un projet qui était loin de reprendre les revendications des associations. Pourquoi aborder l’ouverture du mariage universel à tous les couples si Martel pense que c’est bien trop bourgeois ? Pourquoi s’embêter avec l’homoparentalité si Pouliquen pense que cela n’a aucun rapport avec le pacs ?
A l’inverse, de nombreux groupes religieux ou philosophique n’ayant rien à voir avec l’homosexualité, si ce n’est leur homophobie notoire, ont été convoqués pour exposer leurs thèses : les différentes religions assénant les arguments sexistes les plus éculés (avec des catholiques parlant au nom des catholiques, des juifs au nom des juifs, des protestants au nom des protestants, mais cela ne les fait pas soupçonner de communautarisme, bien sûr), des experts parlant d’ordre anthropologique rappelant beaucoup l’ordre divin, les juristes les plus réactionnaires de l’Université et quelques psychanalystes lacaniens adeptes rigides de l’ordre du père.

C’est un peu comme si on avait convoqué uniquement les cardinaux les plus réactionnaires, les antisémites les plus obtus et quelques néo-nazis pour parler de judaïté, et choisi un ou deux juifs athées et discrètement antisémites pour illustrer la pluralité des débats. Cela vous paraît absurde ? Et pourtant, ce n’est pas la première fois que la République utilise ce stratagème : il y a un demi-siècle encore, les questions du droit de vote des femmes, de leurs droits civils spécifiques ou du travail qu’elles étaient autorisées à exercer avec ou sans l’autorisation écrite de leur mari étaient débattues à l’Assemblée nationale par des hommes, sans qu’aucune femme ne puisse y prendre part. Et je ne parle pas de l’indigénat des colonies, sujet d’un autre article (voir l’article de Blanchard et Bancel).
La mise à l’écart des homos lors de discussions les concernant au premier chef n’est donc pas une preuve de l’homophobie des politiciens français (même si certains ont montré avec brio qu’ils pouvaient l’être), mais de leur incapacité à penser l’universalisme en des termes réellement universels.

Techniques d’exclusion

Outre l’occultation des interlocuteurs trop « radicaux », il existe d’autres techniques d’exclusion qui ont été utilisées par nos représentants nationaux pour délégitimer la société civile : l’infantilisation et le terrorisme intellectuel. L’infantilisation est une technique qui a fait ses preuves depuis longtemps puisqu’elle a permis de justifier le colonialisme, l’esclavage et l’exclusion des femmes : en attribuant à la catégorie choisie (indigènes, femmes, homos) des attitudes infantiles, les politiciens se sont distingués comme des parents tout-puissants, à la fois aimants (« les Nègres sont fascinants et beaux, les femmes sont des déesses et des mères, les homos sont tellement créatifs ») mais aussi nécessairement sévères (« les Nègres sont de grands enfants qui ne veulent pas travailler, les femmes sont des créatures fragiles et émotives qu’il faut préserver, les homos sont des irresponsables consuméristes qui n’en ont jamais assez »). Les politiciens ne sont donc pas les élites parasitaires et réactionnaires que vous croyez voir, mais rien de moins que les garde-fous sauvegardant le pays des irresponsables, des trop gâtés et des communautaristes.
C’est là qu’intervient l’autre technique, le terrorisme intellectuel. Les dictateurs parlent de criminels, les colonialistes de terroristes, le patronat réactionnaire de partageux, et les élites républicaines parlent de communautarisme. Cela s’illustre de deux manières : la première est l’utilisation du matraquage sémantique, et la deuxième par le dévoiement des normes communes. Je m’explique…
Le matraquage sémantique, c’est par exemple proclamer à tout bout de champs que c’est une république démocratique et populaire. Plus on le dit, et moins cela doit être vrai, puisqu’en général il s’agit d’une ploutocratie ni démocratique ni populaire (voir : Corée du Nord, Albanie communiste ou Chine « populaire »). L’insistance de certains dirigeants américains à célébrer la liberté et la démocratie au moment où les libertés sont restreintes et où le régime est ploutocratique n’est pas le fruit du hasard. La France n’échappe pas, bien sûr, à ce matraquage sémantique : on parle de laïcité quand les droits élémentaires des musulmans français sont bafoués, et on parle d’universalité quand elle ne concerne que quelques uns. Outre ce dont on vient de parler plus haut, le fait que l’universalisme et le communautarisme aient été opposés si souvent, et à tout bout de champ, devrait nous faire soupçonner des manœuvres tout sauf universalistes.
Le dévoiement des normes communes, c’est l’appropriation d’un objet de l’imaginaire collectif par un groupe afin de disposer d’un monopole de la parole au nom de cet objet. C’est par exemple Pétain se proclamant patriote (faisant de De Gaulle un terroriste apatride), c’est Le Pen annexant Jeanne d’Arc (les anti-Le Pen devenant des anti-Jeanne d’Arc, donc des terroristes apatrides), et ce sont les élites françaises (issues pour beaucoup des mêmes milieux où être femme, noir(e), arabe ou homo n’est pas très courant) qui s’approprient l’universalisme (et la République) pour accuser les autres de communautarisme. Sans vouloir faire aucun procès d’intention, le fait que les termes « communauté catholique » ou « communauté protestante » soient perçus avec bienveillance, synonymes de paix civile, de dialogue et de respectabilité alors que « communauté musulmane » ou « communauté gaie » sont tout de suite associés aux ghettos, au terrorisme ou aux revendications particularistes devraient nous inciter à la réflexion.

L’infantilisation et le terrorisme intellectuel employés contre les homos lors des discussions sur le pacs ou l’homophobie montrent que, sans préjuger des mécanismes représentatifs ayant débouché sur leur absence au Parlement[8], l’idée même de voix gaies discordantes a été insupportable aux élites républicaines qui ont préféré la manipulation à une discussion qui aurait pu mener à la remise en question de leur monopole de la représentation.

Discussions et mobilisation

Même si les universalistes particularistes républicains ont une lourde responsabilité dans la quasi-absence d’homos visibles dans la vie politique française, il faut aussi admettre que les homos sont aussi en partie responsables de leurs propres malheurs.
Ce problème tient, selon moi, au manque de culture politique des élites qui pourraient sortir du placard : tous ces hommes et femmes qui cherchent à cacher leur orientation sexuelle avec pour argument principal la protection de leur vie privée sont, à leur manière, des agents de la domination des ‘universalistes particularistes’. Pour reprendre les mêmes exemples, c’est un processus de censure personnelle assez proche de celle que l’on peut trouver chez les noirs qui se font passer pour blancs afin d’obtenir un poste aux Etats-Unis ou des femmes cherchant à se comporter comme les pires des hommes (au sens de « mâle ») pour aider leur carrière : outre le fait que cela ne fonctionne qu’à la marge, cette attitude renforce surtout les croyances majoritaires selon lesquelles, s’ils se cachent, c’est qu’ils doivent bien avoir des raisons d’avoir honte.
Ce n’est pas pour rien que les homophobes les plus virulents détestent la Gay Pride plus que les autres : c’est l’idée même de visibilité et d’une acceptation de soi, éventuellement de fierté retrouvée, qui leur fait horreur. Les homos dans le placard sont nécessaires à l’homophobe car ils le légitiment. Tout comme Margaret Thatcher a pu, selon certains, promouvoir le machisme en politique, les politiciens dans le placard peuvent être vu comme les collaborateurs des homophobes.
Ce n’est pas pour rien si les projets d’outing d’Act Up à l’égard d’un député « égaré » dans une manifestation homophobe[9] a eu autant d’éclat : beaucoup d’homos eux-mêmes, aussi bien dans la classe politique, dans les média ou la société civile, sont dans une situation similaire. Certains d’entre eux risquent réellement leur carrière s’ils sortent du placard, mais beaucoup d’entre eux sont aussi des opportunistes qui ne comprennent pas la dimension politique de la sortie du placard. Pour reprendre le vocabulaire des années marxisantes, ce sont des valets du patriarcat.

Un autre signe de manque de culture politique des élites dans le placard réside dans l’obsession pour le genre (de l’anglais gender) : les avancées des féministes françaises comme anglo-saxonnes sur l’identité sexuelle n’ont eu aucune influence sur les débats sur le mariage, l’homophobie, la famille ou le code civil, aussi bien parmi les intellos gais qu’en politique classique. On parle encore des hommes et des femmes comme s’il s’agissait d’espèces différentes, et l’idée de la suppression du genre comme terme juridique semble aujourd’hui impensable. Et pourtant, est-ce la possession d’un vagin ou d’un pénis qui fait de nous un être unique ou n’est-ce pas plutôt la combinaison d’un nom, d’une situation familiale et personnelle, de nombreuses identités, d’un numéro de sécu unique et d’une nationalité ? Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de différences entre les hommes et les femmes, mais plutôt qu’il faut se poser la question de l’intérêt du genre dans la loi et les règlements. Si nous sommes tellement égaux, en quoi la possession d’un organe sexuel particulier devrait-elle avoir des conséquences légales ?
C’est une piste que les féministes ont arrêté d’explorer pour se contenter d’un peu de concret avec la loi sur la parité : en abandonnant l’idée d’une universalité des genres, elles ont obtenu quelques places sur des listes. Sans beaucoup de résultats, mais la loi est encore jeune. Cependant, rien n’obligeait les homos à se plier à cette injonction sexuelle : la voie abolitionniste pourrait mener à un élargissement des droits aux homos sont avoir à recourir à des arguments compliqués sur le sida, les méchantes familles qui volent les maisons et des droits de garde reniés.

Certains auteurs (en particulier le juriste néerlandais Kees Waaldijk) pensent que ce n’est pas un problème de culture politique mais au contraire une marque de sagesse. Ce qu’il appelle « la politique des petits pas » est, selon lui, un choix assumé : on demande la fin des discriminations, puis la légalisation des unions, puis le mariage, puis l’adoption, etc. Commencer par des demandes radicales est voué à l’échec, il faut savoir attendre que l’opinion murisse.
Je n’en suis pas vraiment convaincu, pour une raison très simple : lorsqu’une jeune fille a été brûlée vive par un jeune dans une cité, les foules se sont mobilisées et la société civile s’est organisée. Quand un homo a été brûlé vif par des crétins dans le Nord, le magazine gai et lesbien Têtu s’est un peu agité, un an après les associations n’ont que l’homophobie à la bouche, espérant peut-être une nouvelle vague de subventions, mais on n’a pas vu beaucoup de gens dans la rue, ni beaucoup de société civile en mouvement. Pour Didier Lestrade, fondateur d’Act Up et poil à gratter de la « communauté » (il revendique le terme), cette faillite de la mobilisation politique est le reflet de l’individualisme de la « generation moi» (la me-generation), de la fin de la communauté comme entité culturelle et politique, et surtout de la droitisation de la politique française à propos des identités. Selon lui, cette droitisation est telle qu’il a fallu attendre que ce soit la droite, et non la gauche, qui nomme le premier secrétaire d’Etat d’origine maghrébine et le premier ministre ouvertement gai. Echec de la « communauté », mais aussi échec de la gauche, ce qui indique aussi le peu qui était attendu de la droite.

Alors que le terme « communauté homosexuelle » est utilisé sans retenue par les média, bien souvent de manière négative, cette communauté n’existe que par le consumérisme et les phénomènes de mode. Les associations ne recrutent plus, la prévention des infections sexuellement transmissibles est un échec, et le rainbow flag ne sert plus qu’à vendre des voyages et des sous-vêtements. Si pour Didier Lestrade c’est la fin d’une aventure collective possible, je pense que c’est aussi la fin de l’espoir : le système républicain est tellement bloqué (l’ascenseur social est en panne, la représentation n’est pas universelle et les élites parasitaires ne cherchent même plus à dissimuler leur élitisme) que les plus jeunes, ceux qui pourraient apporter du sang neuf à la société civile, ont déjà baissé les bras. Ce n’est plus la peine de se mobiliser : comme me l’a dit un associatif désabusé « on a vu à quoi la marche des beurs a mené, les féministes françaises se sont exilées dans les campus américains et les élites homos qui ne sont pas mortes du sida se sont reconverties dans la finance ».

C’est en cela que l’on mesure la force de persuasion de l’universalisme particulariste à la française : même insultés, humiliés, accusés de « communautarisme » et de légèrté impardonnable, les homos français semblent sincèrement penser que le combat politique est réservé aux universalistes particularistes (non-noirs, non-femmes, non-homos, vous connaissez ce refrain) et que le combat est perdu d’avance. Tout comme les Français d’origine étrangère et les femmes qui désertent la politique.


La violence dont fait preuve l’élite politique française à l’égard des homos, en les maintenant dans le placard, en les privant de tribune politique et en ne les écoutant pas lors des discussions qui les concernent n’a rien de spécifique aux gais. Comme le montrent de nombreuses féministes, l’homophobie n’est qu’un effet secondaire du sexisme, ou mis en forme plus brutalement, de la domination violente d’un groupe sur les autres. D’autres groupes en sont aussi victimes.
La lourdeur de ce phénomène de violence par les groupes dominants, comme je viens de le suggérer brièvement, montre à quel point l’universalisme républicain pratique le matraquage sémantique dont il a vraiment besoin pour ne pas avoir à devenir vraiment universel. Cet universalisme n’est point universel, il ne l’a jamais été, il est au contraire profondément particulariste. Certes, c’est un phénomène présent dans d’autres pays occidentaux, mais sa violence est d’autant plus frappante en France que ses dirigeants se réclament de l’idéologie des Lumières et de la Révolution.
A défaut de représentation gaie en politique, j’aurais aimé parler d’un lobby homo, voire même d’un complot, cela aurait été tellement passionnant de découvrir les réseaux secrets et les membres influents, cela aurait été la preuve que la République écoute ses gais et ses lesbiennes, même seulement les plus riches, même de façon discrète. Dans vingt ans, peut-être ?



Quelques ouvrages intéressants…

Borrillo, Daniel, Eric Fassin, & Marcela Iacub (1999) Au-delà du PaCS, l'expertise familiale à l'épreuve de l'homosexualité. Paris: PUF
Butler, Judith, & Joan Scott (1992) Feminists Theorize The Political. New York/London: Routledge.
Chambon, Laurent (2002) Le sel de la démocratie, l’accès des minorités au pouvoir politique en France et aux Pays-Bas. Thèse de doctorat sous la direction du Prof. Jan-Willem Duyvendak. Amsterdam : Universiteit van Amsterdam.
Kymlicka, Will (2001) La citoyenneté multiculturelle. Une théorie libérale du droit des minorités. Paris: La Découverte.
Lestrade, Didier (2004) The End. Paris: Denoël.
Mangeot, Philippe (1999) 'PaCS: sexualité, vérité et politique (entretien)'. La Mazarine, 80-89.
Phillips, Anne (1995) The Politics of Presence, The Political Representation of Gender, Ethnicity and Race. Oxford: Oxford University Press.
Zweigenhaft, Richard, & William Domhoff (1998) Diversity in the Power Elite: Have Women and Minorities Reached the Top? New Haven: University Press.

A visiter...

Minorités http://www.minorites.org
Pour plus d’articles sur le sujet http://www.laurentchambon.com/textes/


Notes

[1] Voir Chambon (2002) dans la courte biblio.
[2] En fait le pays l’est bien plus en mots qu’en actions, mais c’est une autre histoire. Voir Chambon (2002) pour plus de détails.
[3] L’orthographe officielle est PaCS (pour Pacte Civil de Solidarité), mais c’est devenu un mot tellement courant que j’ai choisi de l’écrire comme un nom commun.
[4] Impossible de savoir si ç’eut été le cas: difficile de contrôler la possibilité d’un échec politique à partir de deux cas nationaux, auxquels on peut certes ajouter Philippe Maynard à qui on avait volé la mairie (mais contre la volonté des électeurs) et Jean-Muc Roméro, outé par un gratuit homo, et qui clame depuis qu’il a été évincé de l’UMP.
[5] Voir Chambon (2002)
[6] Ah tiens, elle a été votée ? Mais où sont les femmes ?
[7] S’il y a eu un lobby gai vaguement efficace, c’est le sien. Qu’il en soit ici remercié.
[8] L’absence de minorités visibles au Parlement français n’est pas un très bon signe, mais on peut imaginer que, chaque député étant un élu du peuple dans sa pluralité, la présence physique de minorités ne soit pas nécessaire à ce que leur revendications soient prises en compte: on peut imaginer qu’un homme puisse comprendre les besoins des femmes, un blanc ceux des noirs, un hétéro ceux des homos, et ainsi de suite. Cela dit, il est tant qu’une réflexion sur le mode de scrutin voie le jour afin de faire cesser le sort qui semble s’acharner mystérieusement sur les minorités et les femmes candidats aux législatives et aux postes de pouvoir.
[9] Un député de droite s’était retrouvé au milieu des pancartes “les pédés au bûcher” alors que le texte sur le pacs était discuté à l’Assemblée et avait refusé se s’en expliquer. Act Up avait menacer de l’outer, c’est à dire de le sortir du placard. La justice avait menacé de condamner l’association à de lourdes amendes ce qui avait, avec raison, été assimilé à une forme de censure. Cet épisode a provoqué de nombreux débats enflammés, même au sein de l’intelligentsia gaie.

Merci à Mehmet Koksal pour ses corrections, à Didier Lestrade, Kees Waaldijk, Olivier Chambon, Lewis de Janeiro, Bruno Dutriaux, Janik & Jean, les Minority boyz...